BOUJLOUD بوجلود / L'HOMME AUX PEAUX, de et avec KENZA BERRADA

NOTE D'INTENTION

La première fois que je présente la première version de Boujloud, un caméraman filme. Pendant les cinq premières minutes je passe l’aspirateur sur scène. Minutieusement. Les moindres recoins. Il ne les filme pas. Pensait-il que je faisais le ménage avant de commencer pendant que le public s’installe ? A-t-on à ce point peur de soulever la crasse installée depuis des années sur notre sol, à l’intérieur de nous ?

 

Au Maroc, on parle de 70 enfants abusés par jour. Chiffres officiels non réels. Un homme de 40 ans qui épouse une fille de 13 ans est-il pédophile ? Comment et où parle-t-on de pédophilie au Maroc ?

X : Madame Kenza, votre pièce c’est sur quoi ?

Kenza : Le consentement.

X : Ah! quand un mari demande à sa première femme si elle est d’accord pour qu’il se marie une deuxième fois?

Kenza : Non pas ce consentement là.

X : Aaah … ma mère a été mariée à l’âge de 11 ans avant qu’elle ait ses règles.

Au Maroc, le mariage des jeunes filles mineures est possible. Le nombre de mariages des mineurs a doublé entre 2004 et 2011, il est passé de 18 341 à 39 031. Pas moins de 13 000 mineurs mariés avaient moins de 16 ans ; 3 357 étaient âgés de moins de 15 ans et 69 filles ont été autorisées à se marier avant l’âge de 14 ans.

 

Habiba et Kenza, mes deux grand-mères aujourd’hui décédées ont été mariées à l’âge de 14 ans. Un mari de bonne famille de Fès leur a été choisi. La première, la paternelle, aura neuf enfants qu’elle élèvera pratiquement seule et la deuxième cinq, sans compter d’un côté comme de l’autre les fausses-couches et morts précoces. Toutes deux analphabètes, elles n’ont pu laisser de traces écrites de leur vécu. A la mort de ma grand-mère maternelle « Kenza », prénom dont j’ai hérité, j’ai réalisé que jamais je ne lui avais demandé ce que cela lui avait fait d’avoir été mariée si jeune. Je me souviens seulement de ces phrases qui reviennent en boucle dans la bouche de ma mère « c’était comme ça à l’époque ». Je me souviens aussi de ma mamie Kenza qui me racontait comment une dame au hammam avant le mariage vérifiait ses yeux, ses dents, ses cheveux, ses seins. Comme on remettrait un certificat de qualité pour une bête. Et moi qui ne posait pas de question et qui semblait trouver cela normal. C’était quand « c’était comme ça à l’époque » ? Ça commence quand ? Ça se finit quand ?

Lorsque je commence à travailler sur ce projet, je ne sais pas très bien où je vais. Je sais seulement que je veux parler de consentement, de frontières, de femmes, de corps, de mariage de mineurs, d’abus. Tout est en vrac dans ma tête. Tous ces tabous qui se croisent. Je dois tirer un fil. Le plus important pour moi. Ce qui me bouleverse par-dessus tout c’est l’idée que le corps d’une femme au Maroc est le sujet de tous. Au sein de la famille, dans l’espace public. Les limites ne sont pas établies. Les autres décident pour elle et ce depuis le plus jeune âge.

C’est là que la rencontre se produit. Houria, jeune femme de mon âge - 34 ans - me raconte sa vie. Et j’ai l’impression, souvent, d’entendre la mienne. Elle se vit comme un être libre mais le pays dans lequel elle a choisi de rester ne lui accorde pas la liberté de disposer de son corps comme elle l’entend. Elle me parle mais je ne lui réponds rien ou pas grand-chose. Je tente de trouver les mots pour revenir sur cette confession. Je m’inspire de lettres que d’autres victimes m’ont écrites, d’autres paroles dites dans un train, un café, une soirée, une chambre. Des jeunes femmes mariées de force, d’autres victimes d’abus enfants. J’écoute des agresseurs.

J’échange avec un. Je m’inspire d’essais d’auteurs québécoises, américaines, africaines, françaises.

J’écris une fiction à partir de ces paroles plurielles. L’expression des corps des victimes ne ment pas. Le timbre de leur voix non plus quand elles se confient.

Houria et son histoire font partie d’un même grand récit. Et son histoire m’intéresse.

Abusée à l’âge de 7 ans par un maître-nageur, elle se construit autour d’un secret et d’un non-dit. A 13 ans, elle en parle à sa mère qui lui répond : « on aurait dû faire plus attention à toi » sous-entendu, on aurait dû mieux te surveiller suivi de « ne m’en parle plus jamais ». A 19 ans, elle a une relation non consentie avec un homme de la quarantaine. A 34 ans, elle pense que ce qu’elle a vécu à 7 ans est si banal qu’elle n’en parle qu’à notre dernier entretien. Un détail me dit-elle.

Une femme avec sa douleur, son passé, son silence, son amour de petite fille, son incompréhension, son besoin de dire, sa colère, sa violence, sa perte, son désir de vie. Nous sommes projetés dans l’intime de ce fantôme qui tente de se reconstruire. C’est par sa voix que je désire soulever la question de la sexualisation précoce des jeunes filles et de l’abus.

Ma question est : qui écoute ? Comment j’écoute ? Comment je reçois une confession ? Est-ce que je réécoute ? Comment répondre ? Quand répondre ? Que répondre ? Qui ça intéresse ? Comment mon corps réagit ? Quelle mémoire mon corps garde-t-il de cette confession ? Quelle mémoire mon corps garde-t-il de ces femmes agressées depuis des générations ? Quelle mémoire mon corps garde-t-il de cet inconnu ou proche qui m’impose des limites ?

Comment le corps réagit il lorsqu’il dit une vérité ? Quels sursauts est-il prêt à vivre ? Comment l’autre accueille-t-il cette vérité ?

Pourquoi ces témoignages m’amènent à comprendre la société marocaine dans laquelle j’ai grandi ? Pourquoi sommes-nous tous responsables face aux non-dits ? Pourquoi ceci est politique ?

Traditionnellement le rituel de Boujloud se fait en 4 parties, 4 actes. Nous sommes bel et bien au théâtre. Un 4ème et dernier acte qui ouvre sur des possibles. Une grande fête, un grand repas, une transmission.

La pièce est divisée en quatre personnages, quatre lieux, quatre paroles.

MOUNIR, HOURIA, TAMY & BOUJLOUD sont les personnages que j’interprète.

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