BOUJLOUD بوجلود / L'HOMME AUX PEAUX, de et avec KENZA BERRADA

BOUJLOUD, LE MYTHE

Boujloud, l’homme aux peaux est un personnage ayant été métamorphosé en homme animal après le viol de femmes dans un sanctuaire. Il sort la nuit pour recueillir la nourriture des femmes et pour ne pas effrayer les enfants. Dans la mascarade, les femmes accueillent Boujloud sans la présence des enfants.

 

« Boujloud », «Bilmawen», ou « Bou-l-Btayn » est une fête traditionnelle marocaine. Boujloud est littéralement celui qui est couvert de peaux de bêtes. C’est le personnage principal d’une mascarade qui intervient après le sacrifice musulman Aid El. Cette mascarade est observée dans les grandes villes, mais aussi dans les petites bourgades en milieu rural. Cette célébration est inscrite dans le calendrier musulman lunaire et, par conséquent, observée dans toutes les saisons. La mascarade consiste en un cortège formé de plusieurs personnages déguisés et masqués jouant des scènes d’inversions. Si les scènes jouées lors de la mascarade entrent en contradiction avec les préceptes de l’Islam en violant les valeurs de la société par le recours à des inversions sexuelles et à des obscénités, lors des préparatifs des acteurs de la mascarade, ces derniers se tournent davantage vers l’orthodoxie en effectuant des prières et en demandant à Dieu le pardon pour ce qu’ils vont faire.

 

Les personnages sont tous de jeunes adultes non mariés, à l’exception de celui qui joue le personnage de Boujloud/Bilmaun qui doit être impérativement un homme marié. Cette indication est capitale pour cerner la portée du contrôle social lors de la célébration d’un rituel d’inversion sexuelle et politique comme celui de la mascarade. En effet, seul le personnage Bilmaun rentre directement en contact avec les femmes. Ces dernières font des offrandes à Boujloud en lui demandant guérisons et Barakas. Bilmaun est représenté, par son masque et son déguisement, comme un personnage mi-homme mi-animal, doué de pouvoirs surnaturels.

 

Les préparatifs des personnages de la mascarade se font dans une pièce, qui est juxtaposée à la mosquée du village – d’où le caractère sacré de ce lieu de préparation. Des prières et des invocations de Dieu, en lui demandant le pardon, rythment le début de ce rituel. Chaque personnage est façonné par un masque et des habits spécifiques selon le personnage joué (le cadi, l’esclave, le vieillard, le juif et sa femme, l’âne). Seul le personnage principal de Bilmaun se trouve réellement métamorphosé : il est entièrement vêtu de peaux de moutons fraîchement sacrifiés, porte un masque avec des cornes et à l’extrémité de ses mains sont attachées des pattes de mouton. Ce déguisement plonge Bilmaun dans une dimension surnaturelle et fait de lui un personnage à la fois recherché et craint par la foule.

 

Les déguisements des autres personnages de la mascarade sont moins spectaculaires même si leurs traits sont forcés. Le vieillard (Herma) est déguisé avec des aubergines comme attributs sexuels et ses déboires sexuels sont étalés sur la place publique. Celui déguisé en âne porte sur sa tête un véritable crâne d’âne. Le personnage jouant le juif porte un masque avec un grand nez et deux queues de vache pour représenter les mèches. La femme est représentée par deux courges pour les seins. Le personnage du cadi/juge est bien habillé et porte un morceau de liège représentant le livre sacré et l’esclave est enduit de cendre.

 

La mascarade peut être séquencée en quatre temps : la préparation des personnages, la procession, les chants et les scènes inversées, la visite aux femmes et le repas rituel final auquel participe tout le groupe social.

 

Les travaux agricoles sont inversés : on laboure une aire à battre au lieu d’une terre, on sème les cendres à la place des graines, on fait la prière en s’orientant vers l’Ouest au lieu de l’Est, les déboires sexuels du vieillard sont étalés sur la place publique.

Une analyse fine de la mascarade fait ressortir les articulations entre le sacrifice musulman et la mascarade qui le suit immédiatement. Comme le sacrifice, la mascarade projette un discours fondateur : le sacrifice rétablit la pureté et la mascarade insiste sur les contradictions sociales.

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