BOUJLOUD بوجلود / L'HOMME AUX PEAUX, de et avec KENZA BERRADA

EXTRAITS DE TEXTE

 

TAMY : « Chère Houria, ce mot résonne dans ma tête, chère Houria, et déjà ton nom est universel comme les procès injustes, chère Houria mon cœur en boule tressé sitôt au bas de ton immeuble, chère Houria la porte refermée sur ta lutte de minerais brûlants (…) chère Houria, que je regrette de n’avoir su l’écouter ce secret que sur le bord du départ, de n’avoir su ouvrir mon manteau pour recevoir ce souffle de plein fouet, d’avoir eu le visage trop ou pas assez franc, d’avoir posé les questions si nettes si innocentes, que j’aurais voulu l’accueillir avec mes poings ou mon diaphragme, que je regrette d’avoir fait seulement comme j’ai pu avec mon manteau et mes moonboots, que j’ai peur que tu te sentes abandonnée à cette violence au moment même de sa mise à nu, comme ces moments de glissade où l’on parle trop à on ne sait qui sur le fil des associations, comme ces moments qui te laissent seule sur le bord le plus extime de toi-même,

chère Houria, j’aimerais être à la hauteur de ce colis explosif que tu m’as confié, j’aimerais bâtir des murs molletonnés pour me protéger de sa menace, j’aimerais ne pas être un réactif à haut risque, j’aimerais le rendre ou le donner à un passant dans la rue pour me débarrasser de sa morsure, j’aimerais pouvoir inventer la pilule de la guérison et de l’oubli pour toi et tou.te.s les autres, j’aimerais faire lever des nuages de barbe à papa pour célébrer ton courage et te barder d’amour, des nuages de gaz pour asphyxier le mal, j’aimerais étouffer ta confidence sous un oreiller de plumes pour retrouver la sérénité de mon cœur, j’aimerais verser des larmes et être capable de malédictions réelles, j’aimerais pleurer comme pleurent les bêtes, prier comme prient celles qui ont une divinité, taper du pied d’impuissance, me rouler par terre, me cacher dans une grotte chaude humide sombre, j’aimerais ne pas reprendre ma journée là où je l’avais laissée, ne pas avancer, ne pas revenir, ne pas parler, ne pas me taire (…)

 « Elle s’appelle Houria elle avait 7 ans. Il s’appelle Mounir il avait 23 ans.

Elle s’appelle Houria elle a 34 ans. Il s’appelle Mounir il a 50 ans.

27 ans de silence les séparent.

 

Un jour de novembre 2018, Houria est sur son vélo à Marrakech. Dans ses écouteurs elle écoute un podcast. Des anciens détenus racontent la prison. Ils racontent leurs délits. Ils disent avoir abusés d’enfants. Houria pense reconnaître une voix. Elle freine. Elle a le vertige. Elle fait erreur. Ou non ? Et alors ? si ce n'était pas lui. Et alors ?

 

Elle rentre chez elle. Elle réécoute le podcast. Elle réécoute LA voix plusieurs fois. Elle contacte le réalisateur du podcast sur facebook. Elle demande si elle peut avoir les coordonnées d’un certain Mounir. Il demande : « pourquoi ». Il accepte après avoir demandé la permission à l’ancien détenu.

 

Houria envoie un mail à Mounir. « Salam, ouach kounti moudarib fe l’hotel intercontinental dial Tangea fe 1991 ? / Bonjour étiez-vous maître-nageur à l’hôtel Intercontinental à Tanger en 1991. » Il met 3 mois à lui répondre. Février 2019. Il répond : « Oui ».

Elle demande alors s’ils peuvent se voir. Il met 3 mois à répondre. Il écrit : « ok ».

Elle sait qu’il vit à Tanger. Elle lui donne rendez-vous à la gare de Tanger. Il accepte de venir au lieu-dit. Elle prend le train Marrakech-Tanger.

 

A l’âge de 7 ans, Mounir lui avait dit « ma tchoufich » « ne regarde pas ».

Elle ne connaît pas son visage.

 

Elle sort du train et se dirige vers le café. Elle reconnaît Mounir tout de suite. Elle s’approche « nta houa Mounir ? « C’est toi Mounir ». Il chuchote : « oui ». Il porte une chemise grise, un pantalon marron et des chaussures pointues beiges. Elle porte un pull rouge, un jean gris et des baskets blanches. Sur la table, il y a un paquet de cigarettes au paquet rouge et blanc de la marque Maghreb, une boîte d’allumettes blanche avec un papillon dessiné de la marque Le papillon - el faracha et un café noir dans une tasse blanche.

Il est presque 18h et le soleil est presque couché. La terrasse du café est pleine de monde.

 

(…) Elle lui dit alors. « Aalach » « pourquoi. Pourquoi ça ? ».

Il ne répond rien. 27 ans de silence. 27 ans de silence les séparent et il ne répond rien. Alors elle, elle parle. Elle lui raconte.

Elle lui dit qu’à 7 ans. Elle dit ça à la femme de ménage. La femme de ménage boit du café au lait. C’est l’après-midi. Elle lui répond « chuuuuuuuut ».

Elle lui dit qu’à 8 ans elle montre ses verrues au genou au dermatologue dans son cabinet. Le dermatologue dit « parfois les verrues ça sort quand on a connu un choc. » Il les brûle.

Elle lui qu’à 12 ans. Elle dit ça à sa voisine dans sa chambre. C’est l’après-midi. Elle ne se souvient plus de sa réaction. Elles n’en parleront plus jamais.

Elle dit qu’à 13 ans. Elle dit ça à sa mère dans sa chambre. Il y a une barbie et un rossignol. Sa mère dit « ça va aller ».

Mounir ne dit toujours rien. Il ne la regarde pas. Il ne demande pas pourquoi elle lui raconte ça. Elle continue.

A 18 ans. Elle dit ça ça à sa sœur. Elles sont dans la baignoire. Il fait nuit. Sa sœur pleure. Elle n’a pas de mots. Houria se sent seule.

A 18 ans. Elle dit ça au psychiatre dans son cabinet. Il répond. « Mais c’est un monstre ».

Mounir lève les yeux et la regarde. Puis les baisse aussitôt. Sa jambe droite bat la mesure. Ses bras sont croisés. Il allume une cigarette. Il ne dit toujours rien. Elle continue.

(…)

A 34 ans. Elle est avec son père dans le salon. Il éteint la télévision. Il prend sa main. Il dit je me sens coupable de ne pas t’avoir soutenu.

A 34 ans. Elle parle avec un ouvrier dans un jardin. Karim. Il lui dit la voisine a abusé de mon fils. Mon fils a mimé les gestes au juge au tribunal. Le juge a dit manque de preuves.

HOURIA : Extrait numéro 1 / « En fait j’étais vraiment son objet pendant plus d’un an, un an et demi. La première fois on est allé chez lui en journée parce que le soir j’avais pas le droit de sortir. En journée il achetait de quoi préparer à manger des escalottes des trucs comme ça il cuisinait pour nous deux. On mangeait. Il m’a embrassé c’est allé vers des un contact plus approché plus approfondi un contact physique des caresses des trucs comme ça… après  c’était il m’ a tenu il avait son corps sur moi et … il poussait avec son pénis. On a fait du sexe moi je dirais. En fait ce qui m’a marqué à ce moment, et j’avais pas conscience c’est que j’avais l’impression d’être une actrice porno tu vois. Il me faisait faire des positions qu’il voulait lui même, il jouait beaucoup sur le fait que j’étais jeune et que j’étais inexpérimentée et moi j’essayais de prouver que j’étais expérimentée. Je pense j’ai fait un an et demi avec lui bal haka un an et demi à faire tout ce qu’il me demandait, tout ce qu’il voulait euh… la première fois il y avait du sang qui a coulé c’était l’hymen, y avait la rupture d’hymen. Il est devenu très en colère. Il m’a dit non mais comme il était musulman gali hram et tout euh… je peux pas je peux pas avoir commis ça. Je peux pas t’avoir brisé l’hymen. Peut-être que t’as fait ça avant ou quoi en fin je lui ai dit oui peut-être c’est des règles, je voulais surtout euh… faire attention à lui. Des fois je me retrouve attirée par des fantasmes de viol ou d’être abusée par quelqu’un et ça c’est le truc que je déteste en moi. Et ça crée des addictions tu vois … moi c’est mon rapport à la nourriture. Ma boulimie, je pense ça vient pas de nulle part. »

 

Extrait numéro 2 / A l’époque de 13 ans je jouais encore aux jouets. Pourquoi j’associe ce souvenir où j’ai parlé à ma mère de ce qu’il s est passé quand j’étais enfant à une poupée barbie que j’avais, avec un rossignol en plastique voilà y a des éléments … du coup à 13 ans je jouais encore et alors j’ai dit à ma mère voilà ce qu’il s’est passé … je lui ai dit ça pas par rapport à une souffrance en moi mais plus par peur que puisque les rapports sexuels étaient interdits j’étais inquiète à ne plus avoir l’hymen et donc voilà ça s’est passé avant donc si jamais j’ai plus l’hymen ça veut dire que ça ça s’est passé. Et ma mère a rétorqué : oh aurait dû ne pas vous laisser seuls c’était inconscient et euh … voilà ça il faut pas en parler. Je me souviens au moment où je lui racontais ça il y avait cette barbie et un rossignol. »

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